vendredi 28 février 2025

Enquête : le Bénin, cible d’une vaste campagne de désinformation impliquant Kemi Seba et des  alliés dans l’AES

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Le 16 janvier 2025, en milieu d’après-midi, une rumeur alarmante se propage sur les réseaux  sociaux : un coup d’État aurait eu lieu au Bénin et le président Patrice Talon aurait fui au Nigeria. Très vite, l’information est démentie, et plusieurs comptes ayant relayé la fausse nouvelle suppriment leurs publications ou passent en mode privé. Ce schéma, déjà observé à plusieurs reprises, s’inscrit dans une série de campagnes de désinformation visant le Bénin.

Derrière ces manipulations, une nébuleuse complexe semble à l’œuvre. Selon nos investigations,  elle trouve ses racines dans plusieurs pays de la région, notamment au sein de l’Alliance des États  du Sahel (AES), et bénéficie d’un appui indirect de réseaux russes liés à Wagner. Parmi les figures  centrales de cette machine de propagande, l’activiste franco-béninois Kemi Seba apparaît comme un relais stratégique.

Une désinformation coordonnée sur les réseaux sociaux

La fausse information du 16 janvier ne surgit pas de nulle part. Elle est diffusée en premier lieu par  des comptes influents comme celui de l’activiste « Gbagbo Fils Koné » sur TikTok, avant d’être  massivement reprise sur Facebook, X et YouTube. Certains des comptes impliqués sont des  récidivistes en matière de désinformation ciblant le Bénin.

LIRE AUSSI : Manipulation 2.0 : Quand le Bénin devient la cible des réseaux de désinformation

Des relais bien identifiés

Parmi les comptes régulièrement impliqués dans la propagation d’infox sur le Bénin, on retrouve  notamment :

• X (ex-Twitter) : Ma Patrie Mon Combat
• YouTube : Deem TV
• TikTok : Burkinabè et Fière, Oxymore de Woody 2, Deme Inoussa, Kader Officiel, Saki Gbi De Gbagbo, Bamadaflow, Ibra le créateur premier, AYHA, Abou, General La Vérité, Mas Boy 24h/224, Im The Light Of The World
• Facebook : Pierre Claver Ouedraogo, Aly Sawadogo (La Fierté), Boda Wilfried, Peuple de l’AES, Légion AES, Chris Yapi TV News

Ces comptes ne se limitent pas à la diffusion ponctuelle de fausses informations. Ils participent à une stratégie plus large visant à décrédibiliser le gouvernement béninois et à légitimer certains narratifs politiques portés par l’AES et ses alliés.

Une structure en trois niveaux

L’analyse des publications permet d’identifier trois types d’acteurs dans cette campagne de désinformation :

  1. Les “meneurs” : Ils lancent les campagnes en publiant les premiers messages et éléments de langage. Parmi eux, on retrouve « Gbagbo Fils Koné », « Chris Yapi TV » et « Légion AES ».
  2. Les “suiveurs” : Ils amplifient les messages des meneurs en les relayant massivement, souvent de manière automatique ou robotisée.
  3. Les “légititeurs” : Des influenceurs à forte audience, comme Alino Fasso, Franklin Nyamsi ou Nathalie Yamb, qui interviennent pour donner une apparence de crédibilité aux narratifs diffusés.

Ce mode opératoire rappelle des techniques déjà documentées dans d’autres contextes de manipulation de l’information, notamment en Afrique de l’Ouest.

LIRE AUSSI : La guerre de l’information : la désinformation russe, une arme contre la stabilité démocratique en Afrique

Une stratégie inspirée des méthodes russes

Les indices accumulés au fil de notre enquête révèlent des liens entre ces campagnes de
désinformation et des réseaux russes opérant sur le continent.

Le rôle du BIR-C et des relais de Wagner

L’un des points clés de cette connexion est le BIR-C (Bataillon d’Intervention Rapide de la Communication), une unité de propagande numérique mise en place pour soutenir le capitaine Ibrahim Traoré, président de transition du Burkina Faso. Plusieurs enquêtes internationales ont déjà mis en évidence le rôle de certains de ses membres dans la diffusion de fausses informations à l’échelle régionale. Un exemple marquant est celui d’Ibrahim Maïga, un activiste burkinabè résidant aux États-Unis, dont le compte Facebook (938 000 abonnés) est identifié comme un centre  névralgique de la désinformation pro-AES.

Des traces de collaboration avec des groupes russophones sur Telegram ont également été  retrouvées. Dans plusieurs canaux, on évoque « Кеми проеĸт » (« Projet Kemi » en russe), en  référence à Kemi Seba. Ce dernier aurait reçu au moins 440 000 dollars de financement du groupe Wagner pour promouvoir un agenda panafricaniste aligné sur les intérêts russes.

Le “Projet Kemi” : un outil de soft power russe en Afrique

Des documents obtenus par les médias Arte/CAPA, Die Welt, ainsi que par les organisations All  Eyes On Wagner et Dossier Center, indiquent que le Projet Kemi était directement supervisé par Youri Makalov, analyste des services secrets russes et ancien responsable du projet Lakhta  (programme russe de manipulation des réseaux sociaux).

L’objectif de ce programme : soutenir la montée en puissance de Kemi Seba en Afrique, à la fois  comme figure politique et comme influenceur pro-russe. En échange, ce dernier devait :

• Structurer un mouvement panafricain hostile aux influences occidentales, notamment françaises et américaines.
• Légitimer la présence russe en Afrique à travers un discours anti-impérialiste.
• Participer à des opérations de manipulation de l’information ciblant des gouvernements jugés trop proches de l’Occident.

Ces éléments expliquent pourquoi Kemi Seba a publiquement soutenu l’invasion russe de l’Ukraine, malgré son discours anti-impérialiste revendiqué.

LIRE AUSSI : Bénin : le gouvernement se prononce sur les rumeurs de coup d’État

Déstabilisation et enjeux économiques

Pourquoi le 16 janvier ?

Le choix du 16 janvier pour orchestrer cette campagne de désinformation ne doit rien au hasard.  Cette date marque l’anniversaire de l’échec du coup d’État de 1977 contre le Bénin, dirigé par le  mercenaire français Bob Denard. Chaque année, l’armée béninoise rend hommage aux soldats tombés ce jour-là.

Les auteurs de la désinformation ont exploité ces commémorations en diffusant des images de militaires béninois pour renforcer l’illusion d’un putsch en cours.

Un impact limité sur la confiance des investisseurs

L’opération de manipulation semble également avoir visé les marchés financiers, alors que le Bénin négociait une levée de fonds cruciale. Cependant, la manœuvre a échoué : dès le lendemain, le 17  janvier, le pays a réussi à lever 1 milliard de dollars sur les marchés internationaux, preuve que la  confiance des investisseurs n’a pas été ébranlée.

Vers une escalade régionale ?

Si le Bénin est l’une des cibles prioritaires de cette guerre de l’information, d’autres pays sont  désormais visés. Des discussions sur Telegram suggèrent que la Côte d’Ivoire et le Sénégal pourraient être les prochaines cibles des campagnes de désinformation orchestrées par ces réseaux.

Face à cette menace, plusieurs gouvernements d’Afrique de l’Ouest commencent à renforcer leur lutte contre les campagnes de manipulation numérique. Une bataille qui, à l’ère des conflits hybrides, devient un enjeu stratégique majeur.

La tentative de déstabilisation du Bénin le 16 janvier 2025 n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large où l’information devient une arme politique. Avec des acteurs comme l’AES, Kemi Seba et des réseaux liés à Wagner, l’Afrique de l’Ouest est désormais un terrain de confrontation où la guerre de l’influence se joue autant sur le terrain que sur les écrans.

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